ARTICLE II | L'empathie
Par Jean-François Cloutier
Et si se mettre à la place de l’autre, ce n’était pas s’imaginer soi-même dans sa situation?
Mon conjoint m’a dit qu’il était anxieux à l’idée de faire du café pour ses collègues.
Ma première pensée?
Ben voyons. Qu’est-ce qui est stressant là-dedans? C’est ton équipe. Tu travailles avec eux tous les jours. Tu te fais un café tous les jours. On est quand même en terrain connu.
Sauf que non.
Je regardais la situation de ma place à moi.
Maison Cloutier s’est construite autour d’une idée assez simple. Prendre soin de soi et des autres. Créer des lieux où les gens peuvent ralentir, se retrouver et revenir un peu à eux-mêmes. L’humain est au cœur de ce que je fais. Du moins, c’est ce que j’aime croire.
Et pourtant, ce soir-là, moi qui prône l’empathie, j’en manquais royalement.
Oui, oui.
Le lendemain, mon conjoint organise un café au travail. Il apporte sa machine et prépare tout ce dont il aura besoin pour faire des cafés et des chai lattés à son équipe. Il veut créer un moment différent. Rassembler les gens. Sortir un peu des visioconférences, des écrans et des échanges qui finissent parfois par devenir purement fonctionnels.
Pour lui, ce n’était pas simplement faire du café. C’était oser faire les choses autrement. Proposer quelque chose que personne ne lui avait demandé d’organiser. Mettre un peu de lui-même dans sa façon de diriger. Dire, à sa manière, j’ai envie qu’on se rassemble autrement.
Un café. Un chai latte. Quelques discussions. Des rires, peut-être. Un moment humain, finalement.
Et dans une époque où une part grandissante de nos relations passe par des écrans, je trouve finalement le geste plutôt beau.
Ma perception de départ était complètement fausse. Je l’avoue.
Oui, on peut avouer qu’on s’est trompé. Personne ne meurt de ça. À ma connaissance, l’humilité n’a encore tué personne.
Je trouvais presque ridicule qu’il puisse être anxieux pour quelque chose d’aussi banal. Mais son anxiété n’avait probablement pas grand-chose à voir avec sa capacité à faire un bon café.
Ce qui le rendait vulnérable, c’était d’oser. D’essayer quelque chose qui lui ressemble. De mettre de l’avant des valeurs auxquelles il croit profondément — la proximité, l’attention aux autres, l’humanité. De montrer, par ses gestes, le genre de leader qu’il souhaite être.
Et quelque part entre mon jugement initial et cette prise de conscience, quelque chose avait changé. J’étais fier de lui.
J’admirais précisément ce que j’avais d’abord eu du mal à comprendre — le fait qu’il ose.
Et quand on met une partie de soi dans ce qu’on fait, soudainement, le résultat compte davantage.
Si le café est mauvais, si les gens n’embarquent pas, si le moment tombe à plat, ce n’est évidemment pas dramatique. Il le sait très bien. Mais quelque part, ça peut ressembler à une petite remise en question.
Est-ce que j’avais raison de faire ça différemment?
Alors qu’intuitivement, au fond de lui, il sait pourquoi il le fait.
He knows.
Et c’est là que j’ai réalisé quelque chose sur l’empathie.
Quand on dit qu’il faut « se mettre à la place de l’autre », est-ce qu’on le fait vraiment?
Parce que ce soir-là, je pensais l’avoir fait. J’avais imaginé moi, à sa place. Moi avec son équipe. Moi derrière la machine à café. Moi en train de faire un chai latte.
Et moi, je n’aurais probablement pas été anxieux.
Alors j’en avais conclu qu’il n’y avait aucune raison de l’être.
Mais ça, ce n’est pas se mettre à la place de quelqu’un. C’est se mettre soi-même dans sa situation.
La nuance paraît petite. Je pense qu’elle est immense.
Se mettre réellement à la place de quelqu’un demande momentanément de déposer notre propre façon de voir le monde — notre vécu, nos réflexes, notre seuil de tolérance, nos blessures, notre manière de gérer le stress — puis d’essayer de comprendre la situation avec les yeux de l’autre.
C’est beaucoup plus difficile.
Je me suis longtemps considéré comme quelqu’un d’empathique. Et je pense encore l’être. Mais j’apprends que l’empathie n’est peut-être pas une qualité qu’on possède une fois pour toutes. C’est quelque chose qu’on pratique.
Et certaines journées, on la pratique franchement mieux que d’autres.
Quand on est fatigué, préoccupé, que notre propre verre est déjà trop plein, la détresse des autres peut parfois nous apparaître disproportionnée. On devient plus impatient. On compare. On juge plus rapidement.
Moi, je ne réagirais pas comme ça.
Peut-être.
Mais justement — ce n’est pas moi.
Et je pense que toute la différence est là.
L’empathie ne nous demande pas nécessairement d’être d’accord avec l’émotion de quelqu’un. Elle ne nous demande même pas de la comprendre immédiatement. Elle nous demande peut-être simplement d’avoir suffisamment de curiosité pour essayer.
Ce soir-là, après avoir compris ce qui se cachait réellement derrière cette histoire de café, j’ai écrit un petit mot à mon conjoint.
Je l’ai glissé discrètement dans son sac, par-dessus la bougie automnale qu’il avait évidemment pensé à apporter — parce que, oui, il avait vraiment pensé à tout.
Je voulais simplement qu’en ouvrant son sac le lendemain matin, il sache une chose.
Je te vois.
Je comprends maintenant pourquoi c’est important pour toi.
Et je suis avec toi.
Je n’ai pas eu la bonne réaction immédiatement. J’ai jugé avant de comprendre. Puis j’ai pris le temps d’y revenir.
Et peut-être que l’empathie ressemble aussi à ça.
Pas à une perfection morale où nous comprendrions toujours tout le monde, tout le temps, mais à la capacité de nous arrêter, de nous regarder honnêtement et de changer de place.
Alors, quand ça m’arrive — quand je me surprends à juger trop vite, à minimiser ce que quelqu’un ressent ou à penser moi, je ne réagirais pas comme ça — j’essaie maintenant de revenir à une question toute simple.
Est-ce que je me mets réellement à sa place, ou est-ce que je suis simplement en train de me mettre, moi, dans sa situation?
Et si la réponse ne me plaît pas, ce n’est pas bien grave.
On revient.
On écoute autrement. On pose une question de plus. On essaie de comprendre ce qui se passe derrière l’émotion plutôt que de déterminer si elle nous paraît raisonnable. Et, parfois, on s’excuse.
Notre imperfection ne fait pas de nous de mauvaises personnes. Elle fait de nous des humains. La conscience nous donne simplement la possibilité de revenir.
Revenir. Comprendre. S’excuser lorsqu’il le faut.
Et essayer encore.
Parce qu’avouer qu’on s’est trompé, faire preuve d’humilité et tenter sincèrement de rejoindre quelqu’un dans ce qu’il vit?
En 2026, that’s hot.