ARTICLE I | 16 SEPTEMBRE 2026
Par Jean-François Cloutier
Il y a des maisons magnifiques dans lesquelles on ne ressent presque rien.
Tout est à sa place. Les coussins sont parfaitement disposés. La lumière tombe exactement comme il faut. La cuisine est impeccable. Sur les photos, tout fonctionne.
Et pourtant, on n’a pas particulièrement envie d’y rester.
Puis il y a d’autres maisons.
Celles où un verre traîne encore sur la table. Où une couverture a été laissée sur le dossier d’une chaise. Où quelqu’un prépare un café pendant qu’un autre regarde dehors. Où le feu commence à baisser, mais personne ne se lève pour remettre une bûche parce que la conversation est trop bonne.
Ces maisons-là ne sont pas nécessairement les plus grandes.
Elles ne sont pas toujours les plus chères.
Mais elles sont habitées.
Et plus j’avance dans la vie, plus je pense que l’art de vivre commence exactement là.
Pas dans ce qui est parfait.
Dans ce qui est vivant.
Une autre étape. Un autre projet. Une maison. Une entreprise plus grande. Une meilleure version de moi-même.
On connaît tous un peu ce réflexe.
Quand j’aurai réglé ça, je vais respirer.
Quand j’aurai atteint ça, je vais profiter.
Quand ce projet sera terminé.
Quand j’aurai plus de temps.
Quand j’aurai moins de problèmes.
Quand je serai enfin rendu là.
Le problème, c’est que là se déplace constamment.
On arrive quelque part et, presque immédiatement, notre regard trouve un nouvel horizon.
Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose de mauvais à vouloir avancer. J’aime profondément construire. Imaginer. Transformer. Regarder quelque chose qui n’existe pas encore et essayer de lui donner une forme.
Maison Cloutier est née en partie de ça.
Une maison devient une expérience. Quelques chalets deviennent une collection. Une collection commence tranquillement à devenir un univers.
Même dans ma vie personnelle, je remarque à quel point j’aime construire. Une maison, un projet, une table, une idée, un avenir.
Mais je commence aussi à comprendre quelque chose d’autre.
Construire une belle vie et être capable de la vivre sont deux talents différents.
On peut devenir extraordinairement bon pour préparer demain et passer complètement à côté d’aujourd’hui.
Je remarque de plus en plus les petits moments.
Un café qu’on ne boit pas debout.
Une cuisine qui sent quelque chose qui mijote depuis deux heures.
Le silence d’une maison tôt le matin.
Un chien qui dort à quelques mètres.
La lumière qui change dans une pièce sans qu’on ait besoin de faire quoi que ce soit.
Une conversation qui n’avait pas besoin d’avoir un but.
Le retour à la maison après une journée trop pleine.
Quelqu’un qu’on aime dans la pièce d’à côté.
Tout cela paraît presque banal lorsque c’est disponible.
Puis un jour, on réalise que ce sont probablement ces choses-là dont notre vie était faite depuis le début.
Pas seulement les grandes décisions.
Pas seulement les voyages.
Pas seulement les réussites que l’on annonce.
Une vie est aussi composée de milliers de mardis soir.
Et je crois qu’on sous-estime énormément l’importance de créer des mardis soir dans lesquels on se sent bien.
Je passe beaucoup de temps à penser aux maisons.
Aux matériaux. À la lumière. À la circulation. À la façon dont une pièce nous fait sentir avant même qu’on sache expliquer pourquoi.
Et je réalise que je cherche souvent la même chose dans une maison que dans ma vie.
De l’espace, mais pas du vide.
Du caractère, mais pas du bruit.
De la beauté, mais pas quelque chose qui demande constamment d’être admiré.
Du confort, sans renoncer à l’élégance.
Des objets choisis parce qu’on les aime réellement, pas parce qu’ils prouvent quelque chose.
Des endroits où l’on peut recevoir.
Et d’autres où l’on peut disparaître un peu.
Ce n’est probablement pas un hasard si nous parlons de quelqu’un qui se sent bien dans sa peau comme de quelqu’un qui est bien chez lui.
Il y a quelque chose de profondément humain dans le besoin d’habiter un endroit où l’on peut déposer ce qu’on porte.
Mais cette maison-là n’est pas toujours faite de murs.
C’est peut-être l’une des choses que j’apprends le plus difficilement.
J’aime quand les choses sont belles.
J’aime lorsqu’elles ont été pensées.
J’aime aller jusqu’au bout d’une idée.
Ce sont des qualités qui peuvent créer de très belles choses.
Mais poussées trop loin, elles peuvent aussi nous empêcher d’en profiter.
Il existe une différence immense entre prendre soin des choses et essayer de contrôler chaque détail.
Une table peut être magnifique avec une serviette légèrement froissée.
Une maison peut être accueillante avec des chaussures dans l’entrée.
Une journée peut être bonne même si tout ce qu’on avait prévu n’a pas été accompli.
Une relation peut être solide même lorsque deux personnes s’énervent parfois.
Une période de notre vie peut avoir de la valeur même si nous n’y sommes pas encore exactement la personne que nous espérons devenir.
Peut-être que grandir consiste aussi à arrêter de demander à chaque moment de prouver qu’on va dans la bonne direction.
Parfois, on peut simplement être là.
Pendant longtemps, j’ai associé le mouvement à la progression.
Faire plus.
Répondre plus vite.
Avoir une longueur d’avance.
Résoudre le prochain problème avant même qu’il arrive.
C’est rassurant, d’une certaine façon, d’être toujours occupé.
Quand tout bouge, on n’a pas toujours le temps de se demander si la direction nous convient encore.
Mais ralentir n’est pas forcément faire moins.
Parfois, ralentir signifie simplement redevenir présent à ce qu’on fait.
Préparer un repas au lieu de simplement manger.
Marcher sans transformer la marche en objectif de performance.
Écouter quelqu’un sans préparer mentalement la prochaine réponse.
Entrer dans une pièce et remarquer la lumière.
Choisir une chose et la faire correctement plutôt que d’en commencer cinq.
Je ne veux pas d’une vie immobile.
Je veux une vie que je suis capable de ressentir pendant qu’elle arrive.
Il y a une différence.
C’est probablement l’ironie de travailler dans l’univers des séjours.
On imagine souvent que le calme existe ailleurs.
Au chalet.
Au bord d’un lac.
Dans une autre ville.
Un week-end où notre téléphone sonnera moins.
Et ces endroits peuvent réellement nous aider.
Un changement de décor fait parfois quelque chose de précieux : il interrompt nos automatismes.
On se lève autrement.
On mange autrement.
On regarde davantage dehors.
On marche.
On parle.
On dort parfois un peu plus longtemps.
Mais ce serait dommage que le calme soit uniquement un endroit où l’on réserve deux nuits.
Le plus beau séjour devrait peut-être nous rappeler quelque chose que l’on peut rapporter avec nous.
Boire le café plus lentement.
Inviter des gens à souper sans attendre que tout soit parfait.
Éteindre quelque chose.
Sortir marcher.
Faire une recette simplement parce que c’est dimanche.
Créer une pièce dans laquelle on aime être.
Dire non à quelque chose pour pouvoir dire oui à autre chose.
Regarder ce que nous avons déjà construit avant de repartir immédiatement vers le prochain chantier.
Bien sûr, il sera question de maisons.
De chalets.
Des Laurentides.
De Tremblant et de Saint-Sauveur.
De belles tables, de cafés, de restaurants, de recettes que l’on a envie de refaire lorsqu’il commence à faire froid.
On parlera de design et de jardins. De lumière et de matériaux. De façons de recevoir sans passer trois jours à préparer la maison.
Mais j’ai aussi envie que l’on parle de ce qui se passe à l’intérieur de nous.
De l’anxiété lorsque la vie devient trop bruyante.
Du sommeil.
De cette étrange difficulté que nous avons parfois à nous arrêter même lorsque nous sommes fatigués.
Des relations.
De la solitude.
Du besoin d’avoir de l’espace.
De ce que signifie construire une vie qui nous ressemble davantage.
Parfois, ce seront des réflexions personnelles.
Parfois, nous irons chercher des chercheurs, des professionnels et des sources sérieuses pour mieux comprendre ce que nous vivons.
Parfois, ce sera simplement une recette de tarte un dimanche d’octobre.
Parce que je ne crois pas que l’art de vivre soit une grande philosophie que l’on maîtrise une fois pour toutes.
Je pense que c’est une collection de petites choses.
Certaines très belles.
Certaines profondément ordinaires.
Certaines qu’on comprend seulement après les avoir perdues de vue pendant un moment.
Je regarde souvent des maisons en me demandant ce qui leur manque.
Une lampe.
Une plante.
Une matière.
Une couleur.
Une table différente.
Je me demande maintenant si nous faisons parfois la même chose avec notre vie.
Toujours chercher ce qu’il faudrait ajouter.
Une réussite.
Un voyage.
Une nouvelle habitude.
Un nouvel objectif.
Une autre version de nous-mêmes.
Alors que, parfois, ce qu’il manque n’est peut-être rien.
Peut-être qu’il faut simplement entrer dans la pièce.
S’asseoir.
Regarder autour.
Et réaliser qu’une partie de ce que nous cherchions est déjà là.
On parlera de maisons, certainement.
Mais surtout de la vie qu’on essaie de construire à l’intérieur.